Les trois secrets de Georges Brassens
Son Île, Sa Mer, Son Lac, Georges les aimait, les possédait de toute son âme.
Au cours des années précédant la guerre, il ne les avait jamais quittés plus de quelques jours et ne s’était jamais lassé de les découvrir, de vibrer à l’unisson avec eux.
Il les aimait aux tout premiers signes du printemps, quand les amandiers et les mimosas sont en fleurs sur la colline de Saint Clair.
En avril, quand les coquelicots, le long des chemins, jouent à l’impressionnisme sur un fond de chardons, de pissenlits et de folles avoines.
Début juin, le soir, quand les hirondelles se disputent les insectes avec stridence. Et mieux encore au lever du jour, quand l’eau est d’argent dans le marais de la Grande Palude : dans le contre-jour, le poulain gracile interroge le flamand rose.
Il les aimait au plein de l’été, quand le soleil est dans sa gloire, le ciel blanc de chaleur, quand les folles avoines et les chardons sont jaunis, la terre fendue de sécheresse, un scorpion tapi sous chaque vase, mais qu’il est amusant de casser les amandes sur la pierre avec les copains et les pêches et les figues-fleurs fondent dans la bouche.
* * *
*
À cinq heures du matin, sur la plage, les pêcheurs à la traîne, ahanant, tirent leurs filets dans le calme du ressac. Les femmes allument un feu de sarments devant la cabane de roseaux.
Vers sept heures, le parfum de la lavande monte dans la garrigue et les cigales commencent à zézayer dans les pins. Les fourmis partent en procession et les scarabées à l’aventure. La libellule survole avec hésitation la sauterelle bondissante et le lézard sort précautionneusement des trous du calcaire. La mante religieuse déguste son partenaire. En mer, le vent solaire se lève et gonfle avec tendresse les voiles des « bâteaux-bœufs » et des « catalanes ».
Vers onze heures, après le marché, on grimpe les longs escaliers qui montent vers la Croix, un panier dans chaque main, sans hâte, en respirant bien, mais sans trop perdre de temps dans les haltes. Car le meilleur moment est vers midi, « à la campagne », quand on prend la Suze ou l’absinthe sous la tonnelle ou sur la terrasse, selon la chaleur. On est coiffé d’un feutre, d’une casquette, d’un bonnet de marin, d’un canotier, d’un béret ou d’un casque colonial et l’on sirote, pendant que les femmes préparent le court-bouillon et que l’eau fuse en jaillissant des citernes.
Vers cinq heures de l’après-midi, après la sieste, quand on rouvre les volets et que l’on met l’espagnolette. On bâille beaucoup. On entame une partie de jacquet ou de belote, en écoutant le dernier disque de Pils et Tabet, de Tino ou de Rina Ketty, « la partie de cartes » ou « le Jardinier qui boite », « qui boite et qui boit ». « Ah ! qu’il doit être doux et troublant l’instant du premier rendez-vous ! » « Le plus beau de tous les tangos du monde, c’est celui que j’ai dansé dans tes bras... » « Monsieur Brun ne le savait pas ! La Marine française non plus ! Hitler a envahi la Rhénanie. N’y pensons plus ! À toi de jouer ! »
Vers six heures, on prépare la lampe à carbure sur le rocher, à côté de la treille où est le muscat de Hambourg. Tiens, voilà les bâteaux-bœufs qui rentrent. Félicie, passe-moi la longue vue. Il va être bientôt sept heures. On arrose les hortensias avec l’eau de la citerne. Les chauves-souris passent et repassent. Les grenouilles katacoassent. Dans le lointain, l’express de Bordeaux traverse les marais-salants en jetant des éclairs, puis disparaît.
C’est la bonne heure. On passe à table sans attendre, pour profiter du jour.
Et le soir tombe sur la colline avec une lenteur veloutée. Les soirées sont longues et douces. On tire les chaises devant la porte ou bien l’on va, avec sa chaise, devant celle du voisin de campagne. On écoute le piano mécanique, puis, à a fin du concert, les criquets. On regarde la lune et les étoiles, et, tout en bas, les pêcheurs au lamparo.
Quand la conversation s’anémie, on entend une petite voix qui dit : « Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni ! » Ce sont les enfants à qui Hortense fait réciter un « Je vous salue, Marie », avant de les introduire, dans le noir, sous les moustiquaires. Mario se lève pour aller les embrasser, puis revient.
Alors Georges prend sa guitare et commence à chanter.
Il avance dans la ville et longe le canal.
Une mouette fait une attaque en piqué et tente de s’échapper. Il la rattrape au vol et la met dans sa chanson.
* * *
*
La conversation reprend vigueur. On évoque les souvenirs récents, le Zeppelin que l’on a vu passer au-dessus de la mer, devant les falaises du Cap de Sète, quelques jours avant son explosion à New York. Puis on creuse plus profond. On évoque le bon temps du théâtre en plein air, avant 14 et un petit peu après, quand on allait voir jouer « Les deux orphelines » ou « Le Chemineau », les soirs d’été, au Plan de la Gare ou à l’Esplanade Neuve. Si l’on se sent d’humeur amoureuse, on s’éclipse et l’on se rend à « la Sétoise » tout au bord de la mer, et l’on danse « Donde estas corazon », « Jalousie » ou « la Comparsita », en serrant contre soi la poitrine palpitante d’une gamine à qui l’on raconte des bêtises.
Son Île, Sa Mer, Son Lac, Georges les aimait après le quinze août, quand les orages sont venus et que l’été a tourné sa veste. Le soleil est encore chaud à la mi-journée, mais il s’efface souvent derrière des théâtres de nuages. Les cigales se taisent ou se calment, mais les parfums prennent une autre force, une autre dimension. La brise de mer se fait caressante. Avec leur clovissière, les pêcheurs du Lac fouillent le fond avec plus d’entrain.
Les femmes de la Grande Rue Haute et de la Pointe Courte repassent avec application les chemises et les pantalons blancs des jouteurs.
Quelque chose tourne, et, à la fin septembre, quand la fraîcheur arrive, l’équinoxe approche. La marée montante, sous un ciel blafard, dévore la plage.
Le dialogue des éléments devient dramatique. Quand le marin cède devant le mistral, dans ce passage le Lac est vert jade, transparent, puis, quand le vent du nord devient le maître, bleu violet et, par instants, bleu-roi.
Il fait bon alors, que l’on soit petit scout, chasseur ou rien du tout, de mettre un blouson de cuir et de marcher dans la garrigue, en mâchonnant les dernières mûres.
Ou bien on rend visite aux vendangeurs, dans la plaine, de l’autre côté du Lac, en prenant le bateau de huit heures. On leur donne un coup de main pour porter les compotes et l’on a ainsi le droit de prendre part à la « brasucade [*] ».
Son Île, Sa Mer, Son Lac, il les aimait même au creux de l’hiver, quand les cormorans, fatigués de leurs attaques, posés sur les bancs de sable, font sécher leurs ailes en M.
Quand le mistral est le plus mauvais. Quand il ébranle les charrettes, cravache les visages, fait tanguer les barques au mouillage, siffler les drisses des voiliers, danser les filets qui sèchent, jaillir cent mille vagues d’écume.
En toute saison il aimait monter sur la colline, sur l’un ou sur l’autre de ses deux sommets, à la Croix, où il se recueillait à la vielle chapelle, toujours déposant une offrande, ou aux Pierres Blanches.
Et là il se recueillait, dans la solitude rocailleuse.
À ses pieds, côté Lac, les parcs à huîtres dessinaient des idéogrammes chinois sur fond de volcan.
À l’Est, la rumeur de la ville et du port montait jusqu’à lui, ponctuée par les gémissements de la drague.
Au Nord-Ouest et au Nord, les profondeurs montagneuses, gris bleutées, de l’Escandorgue et des Cévennes.
Au Sud-Ouest les Pyrénées.
Au Sud, partout au Sud, la mer, la mer, toujours recommencée.
Oh ! tout n’était pas parfait à Sète, loin de là, et Georges le savait, le sentait mieux que personne.
Il connaissait bien les médiocres conditions de vie de nombreux Sétois, l’insalubrité et la dangerosité du travail des dockers et des ouvriers charbonniers dans leurs cagoules, condamnés à la silicose, l’insuffisance des équipements collectifs.
Dans sa méditation, il se remémorait et il analysait lucidement les lacunes de cette situation. L’été, l’eau était coupée au robinet presque toute la journée. Il fallait aller à la fontaine et monter les cruches dans les étages. De jeunes femmes poitrinaires, mal nourries, s’y usaient. On ne pouvait dormir que sous des moustiquaires, comme à la Colonie, tellement il y avait de moustiques. Quand le temps marin était trop marqué, tout était poisseux et l’odeur de la Raffinerie se répandait partout.
Non, ce n’était pas la Côte d’Azur, mais malgré tout il faisait bon vivre dans ce Sète d’avant 39.
Et tout cet univers avait basculé avec la Guerre.
* * *
*
Le mal était venu par vagues.
* * *
*
Il y avait eu d’abord la défaite des Républicains en Espagne, toute proche.
Dans les campagnes de Sète, on s’était serré pour faire de la place aux réfugiés espagnols, soldats vaincus mais respectés.
À la veillée, on les accueillait volontiers. Ils racontaient les horreurs de la guerre civile. On les nourrissait et on leur donnait un peu de travail, comme on pouvait.
Eux rendaient tous les services possibles en fonction de leurs compétences.
Ils réparaient les maisons et les murettes des campagnes, expliquaient les problèmes d’arithmétique aux enfants.
Les Sétois, eux-mêmes souvent d’origine espagnole, surtout catalane, les appréciaient et s’efforçaient d’adoucir leurs blessures morales.
On sentait bien que derrière l’affaire espagnole, il y avait l’Allemagne. On s’était résigné à l’Anschluss. Les Autrichiens, c’était un peu comme des Allemands, pas vrai. D’ailleurs, en 14, ils étaient ensemble.
Puis il y avait eu la crise des Sudètes, et là on avait commencé de comprendre vraiment. Une terrible angoisse était venue, sourdement, s’infiltrer dans la douceur de vivre. Puis Dantzig, et cette fois on y était pour de bon. Le pacte de non-agression germano-soviétique, on avait bien senti tout de suite que c’était un pacte d’agression ! Les dés étaient jetés maintenant.
* * *
*
Le train roule vers Paris. La mécanique martèle l’angoisse.
Georges appuie son front contre la vitre.
Son Île, Sa Mer, Son Lac, il les revivait, il les revoyait intensément. Rien qu’en fermant les yeux. Il retrouvait presque le goût de l’iode dans sa bouche.
Il entrait dans un tunnel. Peu lui importait. Il LES avait en lui. Il existait PAR EUX et EN EUX.
Son Île, Sa Mer, Son Lac, il n’en parlerait jamais.
Il ne les oublierait jamais.