Le Pharaon, une confession de Collioure
Bien des années ont passé, mais le souvenir de cette étrange rencontre n’a jamais quitté mon esprit.
J’ai souvent failli m’en ouvrir à un ami, mais au dernier moment je renonçais toujours à sortir du silence, par peur de paraître sombrer dans la folie, tant la chose est incroyable.
Maintenant je sens que ma fin approche. Le TEMPS est venu. Je dois braver tous les sarcasmes et parler enfin de LUI.
Oui, je l’avoue, je l’affirme, j’ai remonté le temps.
Enfin, d’une certaine façon.
Je suis devenu l’ami d’un pharaon, d’un vrai pharaon.
J’y insiste, c’était un pharaon ce qu’il y a de plus authentique, donc très ancien, mais très actuel aussi, moderne même malgré son grand âge, presque branché.
Un personnage historique, immensément poétique... Et qui ne se prenait pas au sérieux. Très lointain et très proche à la fois...
Je le rencontrai à Paris, un jour de pluie, à la mairie du XIIIe arrondissement.
Ce jour-là il y avait un monde fou qui attendait devant le guichet du service du logement.
J’avais prévu cette queue et je m’étais muni d’un excellent roman pour meubler mon attente, mais je n’en lus que quelques pages, car le hasard plaça le pharaon près de moi et il occupa presque aussitôt le champ de mon attention.
Au début, comme il regardait ailleurs, je ne vis que son imperméable, d’un vert fatigué et quelques mèches noires qui émergeaient d’un chapeau mou.
Enfin il tourna la tête vers moi et j’aperçus son visage hiératique, plein de noblesse. Nos regards se croisèrent.
Il ébaucha un pâle sourire.
Il affrontait cette foule sans se départir de son calme royal. Il était tranquille, paisible, décontracté.
Tout le monde jouait des coudes et se débrouillait pour passer devant lui, mais il dédaignait visiblement ces pitoyables manœuvres.
Il en avait vu d’autres, tellement d’autres...
De temps en temps il caressait avec douceur la petite broche qu’il portait sur son polo et qui était composée d’un vautour et d’un cobra.
Nous avons engagé la conversation et nous avons immédiatement sympathisé.
Il en vint bientôt aux confidences les plus intimes.
« À l’époque lointaine où il régnait sur l’Égypte, me dit-il, les gens croyaient tellement à la vie éternelle qu’ils acceptaient volontiers la mort. Ils la recherchaient même.
L’atmosphère des enterrements a beaucoup changé depuis la Ve dynastie, ajouta-t-il en soupirant. A mon époque, les personnes présentes pleuraient d’envie.
Ils enviaient le mort d’avoir quitté sa guenille et d’avoir déjà rejoint son immortelle demeure. Ils ne craignaient pas d’être menés en bateau par les prêtres. Ils montaient, joyeux, confiants, dans le bateau sacré. »
J’étais à la fois ému et angoissé de m’entretenir avec un personnage aussi chargé d’histoire et de légende, mais il me mit bientôt à l’aise.
Il m’expliqua qu’il était plus heureux dans sa seconde vie que dans sa première :
« Parce que je vis seul dans mon studio au métro Filles du Calvaire, me dit-il. Là au moins, personne ne me dérange. Je peux bricoler à mon aise. Je me relaxe vraiment. Je me repasse au magnétoscope tous les films qui passent à la télévision sur l’Égypte d’autrefois. »
La confidence alla un jour encore plus loin :
« Dans ma première vie, me dit-il, nous, les pharaons, nous avions beaucoup de femmes, car les grands prêtres ne souhaitaient pas nous voir occuper le trône trop longtemps et ils avaient compris que plus on donne de jolies femmes à un pharaon, plus on raccourcit sa vie... et plus on le rapproche de la béatitude. »
Je pus alors mesurer ma naïveté. J’en étais resté à l’idée que les pharaons avaient surtout le souci de la vie éternelle. Je m’aperçus par la suite qu’en réalité il avait une double vie : ses petites amies ne se comptaient pas. On aurait pu en faire une véritable pyramide.
J’étais très occupé à cette époque et nous nous perdîmes de vue.
Un jour, toutefois je le retrouvai. Je le rencontrai sur les Grands Boulevards, à l’angle de la rue Montmartre.
Au premier abord il paraissait sinistre. Un vrai masque mortuaire.
Mais quand il me reconnut, son pâle visage s’éclaira et il finit par se dérider franchement.
Je le conduisis dans un restaurant de couscous, dont j’étais familier. Tout en attendant dans le hall d’entrée, au milieu de la foule, je l’observai à la dérobée. Chemise à carreaux, costume modeste, un peu usé. Sur la poitrine, toujours la broche avec le cobra et le vautour.
Nous nous sommes assis.
« Vous travaillez ? lui ai-je demandé.
— Je travaille sur chaîne chez Renault me répondit-il. Le travail est un peu dur, mais j’aime me trouver dans cette atmosphère exotique. Au fond, que l’on fasse des voitures ou des pyramides... c’est la même main-d’œuvre !
— Mais vous prenez quelque détente ? Peut-être allez-vous en Égypte quelque fois ? lui dis-je prudemment.
— Impossible, dit-il en baissant la tête. Ce n’est pas dans mes moyens. »
Et il ajouta presque à voix basse :
« Ma nouvelle petite amie me coûte les yeux de la tête. Elle est très jolie, Cléopâtre. Si son nez était moins fort, tout serait changé ! Au lieu de rester caissière dans un supermarché, elle pourrait être mannequin chez les plus grands couturiers. Ça lui irait bien, car elle a des goûts de luxe. Elle me ruine ! »
Je tentai alors une diversion.
C’EST LÀ QU’IL ME DIT TOUT :
« Vous avez d’autres distractions ?
— Heureusement, oui. Je dispose de trois pouvoirs magiques. Je peux devenir invisible et me transporter au sommet des monuments. Alors, de temps en temps, quand la nostalgie est trop forte, je m’installe sur l’obélisque, à la Concorde, et je contemple Paris. Du haut de quarante siècles d’Égypte je contemple quarante siècles d’histoire de France. Puis je redescends lentement, en lisant au fur et à mesure les hiéroglyphes. Ça me remet en mémoire beaucoup de souvenirs qui s’étaient un peu effacés.
— Et votre troisième pouvoir ? lui demandais-je.
— Pas aujourd’hui, répliqua-t-il, avec un sourire mystérieux. Je te le dévoilerai quand l’heure précise sera venue. »
Trois jour plus tard, on sonna à ma porte. C’était encore lui, mon pharaon.
« J’ai beaucoup réfléchi, me dit-il. Tes poèmes m’ont donné de la force. Je dois te remercier. Je veux te faire connaître mon troisième pouvoir. Sois cette nuit à cinq heures à la Concorde, au pied de l’obélisque. »
J’étais au rendez-vous avec une bonne avance, plein de perplexité.
Il arriva à l’heure précise.
« Merci de m’avoir cru », me dit-il. Et il prit ma main.
Aussitôt nous nous élevâmes dans les airs jusqu’à parvenir au sommet de l’obélisque. Nous y demeurions maintenant sans effort, comme portés par un tapis volant.
Notre regard se porta d’abord vers les Champs-Élysées et nous contemplâmes longuement la plus belle avenue du monde. Les autos étaient encore rares à cette heure-là.
« Qui a été ton maître ? me demanda-t-il.
— La vie, lui répondis-je.
— Je t’ai fait venir car tu est mon frère en poésie. J’ai été assassiné par un traître à coups de poignard. Toi, tu as été assassiné parce qu’on t’a refusé l’accès à un public qui était ta raison d’être, mais au fond toi et moi, c’est le même être, la même fulguration, le même vertige existentiel. »
Il me fit alors pivoter jusqu’à ce que nous soyons tous deux face au Levant. Là-bas, un timide, timide rayon de lumière apparut à l’horizon.
« Courage, me dit-il, tu renaîtras, comme cet astre qui renaît chaque matin en émergeant de l’ombre froide de la nuit. Dis-moi ton poème « Magnolia », s’il te plaît. »
Je lui dis le poème.
Il s’extasia.
« Pour les vrais poètes comme toi, le soleil se lève toujours », dit-il avec pénétration, mais avec une certaine pointe d’ironie.
Un beau rayon de soleil vint éclairer son visage. Le vautour et le cobra brillaient de tous leurs feux.
« Ce que je ne t’ai pas dit, murmura-t-il lentement, c’est que lorsque j’exerce mon troisième pouvoir magique, je dois mourir, dès que j’ai terminé. C’est triste, mais je ne regrette pas de t’avoir emmené ici. »
Il ajouta après un silence : « Fais porter des fleurs à Cléopâtre, s’il te plaît. », et il glissa un billet dans ma poche.
Nous redescendîmes lentement vers le sol.
Quand nous y parvînmes, le jour était levé et je ne vis plus le pharaon. J’entendis encore une petite flûte, puis plus rien. Je pleurai.
Je crus un moment que j’avais fait un rêve, qu’un mauvais plaisant m’avait hypnotisé, que sais-je ?
Machinalement, ma main se porta sur ma poitrine. La broche avec le cobra et le vautour y était agrafée.
Je plongeai la main dans ma poche. J’y retrouvai un billet usagé. Les fleurs pour Cléopâtre. Non, je n’avais pas rêvé.
Je remontai les Champs-Élysées. Le soleil était dans sa gloire. Mes yeux étaient encore pleins de larmes. Mais je me sentais pénétré d’une substance bienfaisante, plein d’énergie, prêt à combattre sans souci des blessures. Le pharaon était en moi désormais et j’entendrai toujours, je crois, la musique de la petite flûte qui fut son dernier message.