Expérience ultime

, par Collioure

Ils étaient trois là-haut, cloués à de longs poteaux sombres dominant vertigineusement la mer.

On ne la voyait pas. On devinait seulement que l’ombre, au fond du gouffre, perdait son inconsistance et devenait visqueuse. Tout était pénétré par la présence invisible, obsédante, d’un magicien gigantesque dont le ricanement se confondait avec la voix rauque de la mer.

Les hérauts d’armes, sur la falaise, hurlèrent le crime de l’enfant, son crime. Il ne percevait qu’un brouillard de paroles. Son attention était captée intensément, par la foule noire, immense, serrée comme un poing autour de la tribune royale, martelant des cris de haine que l’écho répercutait longuement sur les rocs.

Ils semblaient situés à une distance infinie.

Par contre, le visage du souverain était collé contre celui de l’enfant, et celui-ci lisait dans les deux yeux d’acier si parfaitement calmes, si heureusement lucides, face à sa propre détresse, l’annonce des tortures et la volupté du bourreau.

On ne lui nommait pas son crime. Il n’avait pas à le connaître puisqu’il n’avait pas de passé. Il n’existait que dans le présent et tout dans le présent clamait sa culpabilité. Il ne songeait pas à protester contre son destin. Il ne désirait qu’une chose, mais il s’y attachait avec une exaspération d’autant accrue. Toute les forces de la révolte se levaient en lui d’une masse pour dire : que cela finisse !

D’un seul coup, sans bruit, la perche s’abattit. Il ouvrit les yeux pour mieux saisir l’instant où la mort le saisirait. Mais rien ne se passa. Seule une douceur nouvelle vînt le baigner. À ses tempes coulait le fleuve chaud de la vie.

Il avait plu hier sur Paris. Hier, c’est-à-dire dans le passé. Les hommes au fond, ne savaient pas. Le temps et l’espace s’étaient refondus dans le chaos originel. Le certain, c’est qu’il avait plu des torrents d’eau et de bombes. Le monde désormais se réduisait à une boue noirâtre, épaisse à hauteur d’épaules, en qui tout s’était englouti à jamais.

On ne voyait rien. La lueur était morte. La nuit se mariait au silence. On ignorait tout sauf sa propre angoisse. Mais on devinait que dans ce paysage sans ciel qui s’appelait toujours Paris, c’étaient à perte de vue le même silence et la même boue, faits de sanglots qui venaient de s’éteindre et de cadavres et de maisons qui dormaient confondus.

Il régnait une inexplicable bien-être. Tout semblait, était normal. On parlait. On se donnait des ordres. Et il y avait des équipes d’invisibles qui partaient, et des tranchées commodes, taillées sans bavure, où l’on se sentait les muscles jeunes.

Plus loin c’étaient des théâtres, des cirques, des toiles immenses. Le même Paris : mais nous sommes à Montmartre, et d’une foule bigarrée, trépidantes dans ses pourpoints et ses vestons, sous ses cheveux roux, jaillit une prodigieuse rumeur carnavalesque.

Ils ne battent pas des mains. Leurs visages n’ont pas d’yeux. Ils ne sont que des robots douloureux, qui rient des sanglots. Parfois une grappe de spectateurs explose avec un bruit sourd et dans la lumière jaune se balancent un moment, comme un envol féérique de papillons nocturnes, des bras et des jambes roses, et des têtes comme des toupies.

Ailleurs la ronde est frénétique. La liesse a envahi la cathédrale de la nausée. Des torches géantes dévorent la voûte. Huit phares rouges illuminent l’arène, entourée de haute grilles où s’enroulent d’étranges serpents : le long de leur corps obèse s’ouvre un sexe convulsionné, pareil à une cicatrice torturée par d’invisible vers. En bas, sur le sable calme, tourbillonne un groupe de danseuses qu’enlacent des pierrots et des arlequins sveltes.

Le spectacle fut bref. Il ne fallait voir que le jeu de bras et de jambes dans la lumière, accompagnant celui, plus pur, du sourire de ces jeunes femmes dont il devina l’anéantissement proche.

Il leva les bras. Il allait dessiner un baiser sur ses lèvres quand tout s’éteignit. À nouveau, c’était le grand silence noir. Déjà il était ailleurs.

C’était maintenant la forêt. D’ailleurs, ni troncs, ni feuillages. Seule une verticalité noire et silencieuse à droite et à gauche, dont la présence serre la gorge.

Dans la clairière les masques oscillent autour d’un foyer phosphorescent. Nulle crépitation de brindilles, nul signe fébrile de lèvres ne trahit le désespoir, qui est partout.

Car la race ne peut naître : oui, là, au creux de cet airain que fixent tragiquement trente paires d’yeux morts, regardez les bâtons blancs, les petites larves gélatineuses, immobiles, promesses vaines qui attendent pour être des hommes et que des philtres et incantations sont impuissants à changer. C’est ici le pays de toute maternité ! Pour que l’ouragan de l’être éclate, doit surgir l’écœurement suprême.

Qu’en est-il advenu ? On a vu déferler, en un front compact, les monstrueuses femelles d’éléphants, barrissant. Les grands arcs vacillant des arbres déracinés ont dit leur triomphe. On les a entendu engloutir les larves dans leurs vulves sanglantes. L’incendie a lavé les souillures et dressé son rempart contre le ciel. Un vent frais a passé.

Puis, il y a eu le monde.